Vêtements destinés à être brûlés sous forme de “CSR” - combustibles solides de récupération - Photo : Refashion
Depuis le 1er janvier 2022, brûler les produits invendus est illégal, conformément à la loi AGEC. En revanche, l’incinération de vêtements ayant à peine servi est encore une pratique courante en France, qui va même fortement augmenter dans les années à venir.
Même si nous les trions scrupuleusement, et que les acteurs qui les collectent font leur maximum pour leur assurer une deuxième vie, nos habits risquent de se retrouver dans un four d’incinérateur.
Pourquoi ne sont-ils pas (au mieux) réemployés ou (au pire) recyclés ? Comme souvent, c’est d’abord une question d’argent. Les vêtements neufs sont désormais si peu chers que leur revente en seconde main est de moins en moins probable. Qui voudra acheter d’occasion le sac à dos d’une grande enseigne de sports et loisirs, vendu à 2,99 euros neuf, ou les baskets à 4,50 euros d’un géant de la grande distribution ?
Le constat est le même pour le recyclage : il est très difficile de produire un vêtement à partir de fibres recyclées à un prix compétitif face à des équivalents low-cost fabriqués à partir de fibres vierges, notamment synthétiques. Cette concurrence (déloyale, puisqu’elle fait fi de la protection des droits humains et de l’environnement) condamne les filières circulaires.
La “valorisation énergétique” des vêtements, une destruction amenée à croître sous l’effet de la croissance des volumes
Avant les facteurs techniques (l’usure ou la composition empêchent parfois toute forme de réutilisation), c’est donc bien la faible valeur économique relative des vêtements collectés, eu égard à l’abondance d’équivalents neufs à bas prix disponibles sur le marché, qui limite les débouchés et les condamne in fine à la destruction. En 2024, près d’un vêtement trié sur 10 (soit près de 20 000 tonnes) a ainsi été orienté vers de la “valorisation énergétique” (1). Derrière ces termes, on trouve les filières des “combustibles solides de récupération” et de l’incinération, mais malgré la récupération de chaleur ou d’électricité, la triste réalité est là : une partie du trop-plein de nos penderies est finalement brûlée.
Depuis 15 ans, cette proportion n’a pas franchement diminué (2), et tout laisse à craindre qu’elle n’augmente significativement dans les années à venir.
Plusieurs facteurs se combinent, à commencer par le nombre croissant de vêtements mis sur le marché en France (sous l’effet du low cost et la fast fashion) qui bouleverse l’équilibre économique précaire des activités de tri et de réemploi. La filière de récupération des “vieux” vêtements (qui sont parfois quasi neufs) est en pleine crise. Les quantités de vêtements collectées explosent mais leur valeur marchande diminue, ce qui rend l’activité de tri de moins en moins rentable. De surcroît, la vente en seconde main est elle-même concurrencée par les prix ultra-bas pratiqués par les enseignes discount.
Et le clou du scandale : l’envoi direct en incinération
L’augmentation structurelle de l’incinération, décrite dans cet article, se double depuis quelques mois d’une situation de crise aigüe, qui entraîne une explosion du recours à l’incinération (CSR ou valorisation énergétique classique) sans que l’éco-organisme ne communique les données précises.
Face à la faillite de nombreux opérateurs ou à la saturation des lieux de stockage, des centaines d’associations et de collectivités locales sont en effet contraintes à solliciter la prise en charge directe des volumes excédentaires par l’éco-organisme Refashion, selon le mécanisme de la “reprise sans frais”. Selon plusieurs témoignages qui nous sont parvenus, ainsi que les informations recueillies par le média spécialisé CMCM, ces textiles usagés seraient actuellement envoyés majoritairement en incinération, sans même passer par une étape de tri.
Historiquement, les vêtements encore utilisables qui ne trouvaient pas preneur sur le territoire français étaient exportés à l’étranger, principalement en Afrique francophone. Outre les questions éthiques qu’il soulève (3), ce débouché est en train de disparaître. En effet, les pays européens sont désormais dans l’obligation de trier les vêtements et de mettre en place des filières de responsabilité élargie du producteur, ce qui fait augmenter l’offre de vêtements de seconde main destinés à l’exportation. En outre, et surtout, les pays importateurs sont eux aussi envahis par l’offre, à des prix dérisoires, des mêmes acteurs de l’ultra fast fashion qui inondent les marchés occidentaux. Le marché de la seconde main sur place laisse donc aussi la place à celui du neuf.
La refonte de la REP Textile fait fausse route
Moins d’exportation, cela signifie donc plus de vêtements usagés à traiter sur le territoire français. Pour faire face à ce défi et aux difficultés économiques du secteur du tri et du réemploi, le gouvernement a proposé en mai 2025 de réformer de la filière de responsabilité élargie du producteur (REP), mais cette “refondation” patauge malgré de très nombreuses réunions de concertation. Le cahier des charges proposé par le Ministre Mathieu Lefèvre à l’été 2026 est loin de faire l’unanimité et n’a d’ailleurs toujours pas été publié.
Ce projet mise essentiellement sur le développement du recyclage, ce qui, pour En Mode Climat, est une erreur stratégique majeure. S’il est vrai que des investissements sont effectivement nécessaires pour construire une véritable infrastructure de recyclage à l’échelle nationale, il est néanmoins illusoire de penser que le recyclage pourra absorber l’ensemble de ces nouveaux volumes (et ce n’est pas non plus souhaitable : transformer en fil un vêtement qui peut encore être porté, quel gâchis !). En plus des contraintes physiques et techniques qui limitent le rendement de l’ensemble des technologies de recyclage, les débouchés économiques du fil recyclé restent incertains : la concurrence est rude, face à des fibres vierges, souvent plus performantes et vendues à bas coût (4).
“The Cost Gap” - Textile Recycling Infrastructure, A Global Report, Apparel Insider p.38
L’horizon d’un recyclage “fibre à fibre” généralisé, d’une production textile qui fonctionnerait en boucle fermée, est une fiction dangereuse. Elle empêche de penser à la réduction indispensable du nombre de vêtements mis en vente chaque année. Et c’est exactement ce sur quoi la “refonte” gouvernementale fait l’impasse : aucune mesure nouvelle n’a été proposée à ce jour pour réguler les volumes mis en marché, par exemple au travers du levier des écomodulations.
Alors qu’une interdiction de destruction des invendus neufs s’applique désormais au niveau français et européen, on s’apprête donc à incinérer de plus en plus de vêtements qui n’auront peut-être été portés qu’une ou deux fois. Deux poids, deux mesures, alors que les faits sont les mêmes : en brûlant des vêtements, on émet des gaz à effet de serre, on détruit de la valeur, du travail humain, des ressources naturelles, on gaspille une précieuse énergie.
Sous la pression de certains producteurs et éco-organismes, le Ministre a annoncé, en marge des Assises de l’économie circulaire, vouloir “prélever moins sur les entreprises”. Pour En Mode Climat, c'est bien l'inverse qu'il faudrait faire : augmenter les écocontributions dans les filières REP pour ceux qui inondent le marché de vêtements prêts à brûler
(1) Et cela, sans compter la part de textiles qui est incinérée en mélange avec nos ordures ménagères, faute de tri. Source : rapport annuel Refashion.
(2) Depuis 2014, elle a évolué entre 7 et 10% du total collecté par l’éco-organisme. Sources : rapports d’activité d’Eco-TLC puis de Refashion.
(3) Liées d’une part celle au manque de vigilance de certains exportateurs (pas tous), d’autre part à la part inévitable de déchets contenus dans les balles exportés et leurs conséquences humaines, sanitaires et environnementales ; la “responsabilité” des metteurs sur le marché étant ici en quelque sorte transférée à l’étranger, ce qui peut amener à s’interroger sur l’évolution du modèle de la REP vers une “REP globale”.
(4) Pour une analyse approfondie des défis du secteur, voir Textile Infrastructure, a Global Report, Apparel Insider, 2026.